Que sur toi se lamente le Tigre, d’Emilienne Malfatto

Paru au troisième trimestre 2020, Que sur toi se lamente le Tigre, premier ouvrage de la photojournaliste Emilienne Malfatto, a été sacré prix Goncourt 2021 dans la catégorie du premier roman. L’autrice de 32 ans, d’après l’expérience qu’elle a tirée de son immersion dans les terres désolées d’Irak, ravagées par les combats, livre le récit glaçant d’une femme à qui la guerre a tout arraché.

Un roman court, mais un roman qui n’aurait pas besoin d’un mot de plus tant il frappe juste. Tout le poids de l’Irak, de la guerre qui le ravage, de sa société pétrie par la dévotion et les rites, des légendes de ses terres, des amours impossibles ou arrachées brutalement par les bombes, se ressentent dans Que sur toi se lamente le Tigre, premier roman d’Emilienne Malfatto. Dès les premières lignes, impossible de se fourvoyer sur le socle de cette œuvre : la mort. La mort partout. La mort qui fauche à tout instant, tous les âges, tous les sexes, sans distinction, ne laissant aux vivants que son lourd tribut de peine et des tombes par milliers à fleurir.

Au milieu de ce chaos du quotidien, une jeune irakienne vit un calvaire autrement plus tacite mais non moins meurtrier. Éprise du meilleur ami de son frère, un jeune soldat appelé Mohammed, elle a commis l’irréparable. La veille de son départ pour les combats, elle a cédé à la tentation de la chair avec cet amant, comme une avance sur leur futur mariage. Mais rien ne s’est passé comme prévu. Écrasé sous les décombres d’un immeuble bombardé, Mohammed n’est jamais revenu de la guerre. Une mort qui n’aurait pas dû avoir lieu, quand on sait que l’immeuble a été attaqué par erreur de la main des alliés, mais une mort qui laisse une jeune femme livrée à elle-même et, pire encore, enceinte d’un bébé hors-mariage. Et ici, en Irak, « mieux vaut une fille morte qu’une fille mère ».

Chronique d’une mort inévitable

L’œuvre met en scène, outre la jeune femme, plusieurs autres personnages : la mère, la dévote, la mutique, « la femme vieillie prématurément » ; Amir, « l’homme de la famille, l’aîné, le dépositaire de l’autorité masculine » ; Baneen, sa femme, « l’épouse soumise » ; Ali, le cadet, « le moderne, le modéré » ; Hassan, « le petit frère, le garçon qui appartient encore au monde des femmes » ; Layla, la petite sœur, la future femme, « celle pour qui on tue » ; et enfin, bien sûr, Mohammed, le jeune soldat inconscient de ses actes, le futur père déjà mort.

À travers tous ces portraits se dessine une société murée dans la foi aveugle et le patriarcat. Loin d’être un roman à suspense, Que sur toi se lamente le Tigre se construit sur l’inéluctable. La jeune femme mourra. Son pêché ne saurait être lavé autrement que par le sang. Phrase après phrase, intervention après intervention, la fatalité se rapproche, se confirme. Amir, l’aîné, rentre à la maison, mis au courant de l’affaire ; sa voiture se gare, on l’entend marcher, ouvrir la porte, et l’on sait. C’est lui qui exécutera la sentence, et qui assassinera froidement sa propre sœur, comme si toutes les victimes de la guerre ne suffisaient pas déjà.

« Bagdad la tourmentée déverse en moi ses vomissures »

Mais le véritable personnage principal de l’œuvre d’Emilienne Malfatto, c’est le Tigre, que le titre consacre. Le grand, l’immémorial, le majestueux Tigre ; celui qui a abreuvé les premiers hommes et accueilli sur ses berges les premières civilisations ; celui qui a connu l’ascension et la décadence des sumériens, des akkadiens, des assyriens, des babyloniens, et maintenant des irakiens.

Au milieu des cendres de Mossoul, le fleuve fait figure d’un stoïcisme quasi divin, qui observe avec indifférence l’Irak se déchirer dans la guerre, continuant sa course paisible et inexorable vers le golfe Persique. « Je connais la folie des hommes. Mille fois, j’ai vu leur vanité les conduire à la ruine. J’ai vu s’élever Assur et Ninive, j’ai vu tomber de grands rois, et la pluie de Gilgamesh a inondé mes berges. Tous, retournés à la poussière. […] Je suis le témoin silencieux des serments et des drames qui se jouent sur mes bords. »

Et, en témoin silencieux, en figure antique qui a observé plus d’un massacre, le Tigre ne se lamenta pas sur le sort tragique de la jeune femme, pas plus que sur celui des milliers de cadavres qui jonchent le sable d’Irak.

Que sur toi se lamente le Tigre, d’Emilienne Malfatto (Editions Elyzad, 77 pages, 13,90 €)

Thomas André

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